100 fiches pour comprendre la sociologie

DSCF1095Etudiant à l’Université, j’ai eu des cours souvent passionnant, souvent approfondis mais que j’avais du mal à mettre en relation. J’ai alors eu l’impression que la faculté me délivrait un savoir fragmenté et très inégal, certains auteurs étant nettement plus approfondis que d’autres.

C’est pourquoi, quelques années plus tard, j’ai voulu écrire ce livre. Un ouvrage dont la lecture ne peut pas se comparer à celle d’un texte d’un auteur faisant la sociologie sous nos yeux mais qui permet d’avoir des grands repères, de situer les principaux sociologues les uns par rapport aux autres et d’avoir accès à quelques problématiques essentielles tout en associant analyses théoriques et analyses factuelles.

Et, avec Marc Montoussé, nous avons plutôt bien réussi puisque cet ouvrage en est à sa 8ème édition. A cette occasion nous l’avons remanié de façon assez significative et nous avons ajouté près d’un tier de fiches nouvelles de façon à mieux coller aux problématiques actuelles.

Bonne lecture, Gilles Renouard


Un extrait de l’ouvrage

Fiche 22, Bernard LAHIRE 

premiere couverture.jpegNé en 1963, Bernard Lahire est professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon et directeur d’équipe au centre Max Weber rattaché au CNRS. Parmi d’autres ouvrages, L’ homme pluriel (1998), La culture des individus (2004) et Dans les plis singuliers du social (2013) approfondissent une double réflexion sur la culture et la socialisation d’une part et  sur ce qu’est et peut la sociologie d’autre part. 

1) L’homme pluriel

A) La critique de l’habitus

Disciple de Pierre Bourdieu, les travaux de Bernard Lahire l’ont conduit à critiquer la théorie de l’habitus de ce dernier. Bourdieu définit en effet l’habitus comme un système de dispositions durables et transposables d’un domaine de pratiques à un autre. Ainsi, le gout pour la compétition acquis dans un domaine (le sport) serait automatiquement transposés dans les autres domaines (l’école, l’entreprise….). Cela donnerait une cohérence forte à chaque individu et permet à Bourdieu de dégager des types idéaux correspondant à des conditions de socialisation liées à la place occupée par un groupe dans l’espace social. Ce qui fait dire à Bourdieu que tout habitus est un habitus de classe ou de fraction de classe. Ainsi, les classes moyennes auraient un habitus caractérisé par leur bonne volonté culturelle.

Ce n’est généralement pas ce qu’ont montré les études empiriques menées par Bernard Lahire. Il observe, au contraire, des dissonances culturelles et ce, tout particulièrement dans les classes moyennes. Les individus ont bien intériorisé des goûts et des aptitudes, ont bien conscience d’une hiérarchie des pratiques culturelles mais peuvent à la fois apprécier certaines pratiques culturelles légitimes et d’autres illégitimes. On peut aimer à la fois la musique classique et les films américains d’action. Les dissonances culturelles sont la règle. Elles sont même  exacerbées chez les individus qui, à la suite de leurs études, d’un changement d’emploi ou d’un mariage… changent de milieu social. Ces « transfuges de classe » doivent vivre avec deux modèles culturels parfois opposés. Cela les oblige, plus que d’autre, à faire des choix. Bref, l’habitus tel que le concevait Bourdieu, n’est qu’un cas particulier de dispositions incorporées que l’on retrouve plutôt aux deux extrémités de l’échelle sociale.

B) La pluri-socialisation 

C’est que les individus sont pluri-socialisés. La socialisation est un mouvement par lequel le monde social façonne l’individu vivant en son sein et l’individu  devient un être social du fait de ses interactions avec les autres. Ce qui fait de chacun un être singulier est le fait que chaque individu est confronté à une pluralité de mondes sociaux hétérogènes exprimant des attentes différentes et, parfois contradictoires. L’opposition entre socialisation primaire est secondaire et bien connue mais il faut aller plus loin, chaque environnement social pouvant être hétérogène. Ainsi, dans le domaine familial, les parents peuvent avoir des attentes différentes auxquelles il faut parfois ajouter celles de beaux-parents éventuels ou de « nounous »… . Chaque individu fait donc des expériences sociales qui lui sont propres et qu’il incorpore. Au final, y a certes, des différences de socialisation liées au milieu social ou à la classe sociale, mais au sein de chaque groupe existent des variations individuelles et au sein de chacun, des variation intra-individuelles (les dissonances).

2) Une sociologie à l’échelle  individuelle 

A) L’individu

La sociologie s’est longtemps intéressée à des classes d’individus considérés comme membres d’un groupes et réduits aux caractéristiques globales du groupe.  Cela a ouvert la voie à des études comparatives (les protestants vs catholiques chez Weber, Classes dominantes/dominées chez Bourdieu….) qui ont été fécondes et ont fait progresser la connaissance scientifique. On en a parfois tiré l’idée selon laquelle le social ne peut être saisi qu’au niveau du groupe.

Ce n’est pas l’opinion de Bernard Lahire qui pense que le social doit être saisi au niveau d’un individu. A condition de reconnaître que cet individu a été socialisé et qu’il a incorporé des dispositions à agir, croire, sentir qu’il ne partage sans doute parfaitement avec personne mais qui lui été pourtant transmises. Bernard Lahire prône donc « une sociologie à l’échelle individuelle »

B) La « société »

Il ne faut pourtant pas imaginer un individu « libéré » de la société. A la suite d’Elias, Lahire rappelle que l’individu appartient à la société et que la société est en lui. Il ne se reconnait donc pas dans les sociologies aujourd’hui dominantes qui décrivent un individu « libre », « réflexif »,  « autonome », « authentique » échappant à l’influences des groupes sociaux (et bien sur des classes sociales) et des institutions et bricolant son identité en « piochant » dans les différents modèles qui lui sont proposés.

L’individu est un être social dont les choix ne suffisent pas à faire de lui un centre de décision autonome.  Les actions individuelles relèvent le plus souvent de micro-choix routiniers et, parfois, d’un choix plus engageant supposant une réflexivité plus forte que d’habitude. Le travail du sociologue consiste à analyser ces choix. Ceux-ci s’expliquent par la confrontation entre des dispositions incorporées issues des expériences socialisatrices passées et les conditions présentes de l’action. Chaque individu étant, à un niveau fin, socialisé différemment des autres aura le sentiment d’une liberté de choix, mais cela n’empêche pas le déterminisme social. A l’origine de chaque choix, il y a une expérience socialisatrice qui est singulière mais qui a influencé l’acte en question. Les individus sont pluri-socialisés et pluri-déterminés mais le déterminisme n’étant pas univoque, les actions individuelles sont imprévisibles.

Les individus sont enfin socialement situés et l’appartenance à une classe sociale caractérisée par un niveau de revenu et de diplôme rend probable ou pas certaines expériences socialisatrices même si la variabilité intra-classe est grande. Le monde social est donc un lieu où se joue en permanence  une lutte pour la distinction se traduisant par des classements. Ceux-ci peuvent s’effectuer au niveau macrosocial comme l’avait montré avant lui Bourdieu mais aussi et surtout au niveau interindividuel, par comparaison avec les proches et intra-individuel avec l’existence de dissonances culturelles avec lesquelles, l’individu doit composer.

Bernard Lahire a donc l’originalité de nous présenter une sociologie centrée sur l’individu et qui n’occulte ni sa construction sociale de l’individu ni le caractère inégalitaire des relations sociales. 


L’entrée dans la vie active »

 

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L’entrée dans la vie adulte est principalement associée à la prise d’autonomie des individus. Dans les années 1970, l’accès à l’emploi, la stabilité dans la vie de couple (à l’époque généralement officialisée par un mariage) et le financement d’un logement indépendant de celui des parents constituaient trois des principaux marqueurs de la vie adulte. Depuis, cette entrée s’est complexifiée et retardée.

L’allongement de la durée des études, associée à une augmentation du niveau des vie des ménages, a provoqué, dès les années 1950, l’apparition d’une nouvelle classe d’âge (l’adolescence) intermédiaire entre l’enfance et la vie adulte. L’adolescence est caractérisée par la prégnance des rythmes scolaires, une forte sociabilité à l’intérieur de groupes de pairs, la dépendance vis-à-vis des parents et un statut de consommateur sur certains marchés spécifiques (vêtements, musique, etc.). Le développement d’une culture adolescente a accompagné celui d’un mode de vie spécifique centré sur la contestation d’une partie des normes des adultes.

Au cours des années 1980, les difficultés rencontrées par les jeunes pour trouver durablement un emploi, la massification de l’enseignement supérieur et le recul de l’âge d’une union stable ont donné naissance à ce que Olivier Galland (Les Jeunes, La découverte, 2002) nomme la jeunesse. Il s’ensuit un mode de vie caractérisé par la précarité de l’emploi mais aussi par la fréquence des pratiques sportives et culturelles.

M. Montoussé et G. Renouard, 100 fiches pour comprendre la sociologie, Bréal 2019 p 208

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Sociologie urbaine

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Mehdi ARRIGNON

J’ai commencé à m’intéresser aux questions urbaines par le biais des politiques publiques. Etudiant dans mes thèse la pauvreté et les politiques de lutte contre le chômage, j’ai d’abord enquêté auprès de services sociaux dans plusieurs villes françaises et européennes, par le biais d’entretiens semi-directifs.

La question sociale rejoignait la question urbaine à plusieurs titres : inégalités de revenus entre habitants, inégalités dans l’accès aux services publics, fractures sociales territorialisées… Mes travaux sur les politiques nationales et européennes ont ensuite amené à poser la question de mise en œuvre concrète des dispositifs dans les territoires, et de la possible distance entre les dispositifs et leurs publics. Les politiques dans plusieurs secteurs (logement, redistribution des revenus, transports) participent-elles à la réduction ou au contraire à la reproduction des inégalités territoriales ? Les représentations des élus et des citoyens sur ce que devrait être un bon développement de leur ville sont-elles compatibles ? Les conflits métropolitains, notamment ceux portant sur les grands projets d’aménagement, sont-ils en passe de devenir des sujets d’affrontement majeurs dans les sociétés avancées ? Dans cet ouvrage, je reviens sur les travaux sociologiques classiques et incontournables sur les villes et les inégalités urbaines, pour les actualiser au regard de la métropolisation et des changements urbains contemporains.

Mehdi Arrignon – Maître de conférences en sciences politiques


Un extrait de l’ouvrage

Sociologie-urbainePeut-on parler de « ghetto » en France ? L’analyse de Loïc Waquant

Doctorant de Pierre Bourdieu, Loïc Wacquant est parti aux Etats-Unis pour réaliser une enquête sociologique et ethnographique dans le West Side et le South Side à Chicago. Souhaitant comparer les inégalités et les conditions sociales dans les quartiers défavorisés aux Etats-Unis et en France, il a vécu pendant un an dans un des grands ensembles les plus pauvres de Chicago. Il s’est inscrit dans un club de boxe, a vécu au jour le jour dans le quartier ; il raconte la fermeture sociale, l’exclusion économique et l’endogamie sociale dans les quartiers ségrégués de Chicago en relatant ses observations sociologiques et en les complétant par des lectures et études statistiques. Son enquête est parue en 2006 dans l’ouvrage Paria urbains. Ghetto, banlieues, Etat. Si les populations les plus pauvres se trouvent concentrées dans des espaces urbains dégradés en France comme aux Etats-Unis, la comparaison s’arrête là d’après Loïc Wacquant – le degré de ségrégation étant sans commune mesure. Dans un chapitre intitulé « Banlieues ouvrières françaises et ghetto noir américain : de l’amalgame à la comparaison », il écrit en effet que « les ‘banlieues’ ne sont pas des ghettos à l’américaine’ ». Certes, il y a des similitudes apparentes dans l’évolution morphologique et le vécu des populations : dans l’une des cités les plus pauvres de France, à la Courneuve, la composition des ménages révèle une surreprésentation de jeunes (46% de la population) contre 30% pour la ville entière ; dans le South Side de Chicago près de la moitié de la population a moins de 20 ans. La pyramide démographique montre également une forte proportion de personnes âgées. Ce sont les catégories d’âges intermédiaires qui ont déserté ces quartiers – au point que la Cité des Quatre mille à La Courneuve a perdu 15% de ses habitants entre 1975 et 1982, que le centre historique du South Side à Chicago a perdu les 2/3 de sa population entre 1950 et 1990. Pour Wacquant : Si ces quartiers ont subi une telle hémorragie démographique, c’est d’abord parce qu’ils se sont vidés de leurs activités économiques et qu’ils ont encaissé de front la montée en flèche du chômage liée à la désindustrialisation des économies avancées. Entre 1968 et 1984, La Courneuve a perdu plus de 10 000 de ses 18 000 postes d’ouvriers […]. L’ancien fief de Waldeck-Rousseau détient depuis plusieurs années l’un des taux de demandeurs d’emplois les plus forts du pays : celui-ci dépassait 16% en 1986 soit près de deux fois la moyenne d’Ile-de-France, date à laquelle il avoisinait les 30% aux Quatre mille. De même, on a vu […] que le pourcentage officiel de chômeurs sur le South Side de Chicago oscillait entre 25% et 45% selon les secteurs en 1990, soit cinq à neuf fois la moyenne municipale. Le ravage qui a frappé les quartiers populaires est sans doute la montée du chômage et la désindustrialisation, aux USA comme en France. Mais il n’en faudrait pas conclure à une similitude exacte des conditions de vie et des caractéristiques sociales des quartiers les plus pauvres dans les deux pays. L’histoire et les politiques publiques jouent fortement et empêchent, d’après Wacquant, de parler de « ghetto » en France en ce qui concerne les quartiers populaires. Il y a des différences d’échelle, de structure et de fonction d’après lui. L’écologie organisationnelle, tout d’abord, varie fortement. Sous l’angle de la taille d’abord, le ghetto de Chicago compte autour de 400 000 habitants et s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres carrés ; ceux de Los Angeles plusieurs centaines de milliers et « ceux de New York (dans les secteurs de Harlem, Brownsville et East New York à Brooklyn, et du South Bronx) renferment près d’un million [d’habitants] ». Mesurée à cette aune, les cités françaises les plus denses (celle de la couronne parisienne, de la périphérie lyonnaise, de Marseille) sont bien plus modestes : aux Quatre Mille, 13 000 personnes occupent 348 000 mètres carrés. Les tours des Minguettes à Vénissieux, l’une des plus fortes densités de logement HLM, comptent 35 000 habitants. « Aucune cité de France, écrit Waccquant, n’atteint le dixième de la taille des ghettos américains auxquels le discours sur les ‘cités-ghettos’ les identifie ». La densité et l’étendue ont des conséquences sur l’organisation : les cités hexagonales ne sont pas des ensembles multifonctionnels, la majorité de leurs habitants travaillent et consomment à l’extérieur de la cité. Le ghetto américain, à l’inverse, fonctionne largement en vase clos et « enserre en ses mailles l’essentiel des activités quotidiennes de ses habitants ». Aux USA, dit Wacquant, la clôture spatiale et « l’homogénéité raciale du ghetto noir » sont complétés par une forte endogamie: « la quasi-totalité (97%) des femmes noires se marient avec des noirs » à l’inverse des immigrés et des filles d’immigrés en France, dont la majorité trouvent leur mari ou leur partenaire à l’extérieur de leur groupe. La fermeture sociale et raciale aux USA est le leg historique « de l’ère esclavagiste et produit de l’inscription dans l’espace physique de la division fondatrice de l’espace social américain, celle entre Blancs et Noirs », écrit Wacquant. En comparaison, dans la grande couronne de la région parisienne, à la fin des années 1980 un tiers des logements HLM étaient occupés par une famille dont le chef de ménage était employé. Sur le plan ethnique, 80% des habitants de La Courneuve sont de nationalité française ; la cité des Minguettes à Lyon comprend 20% d’étrangers originaires du Maghreb. « Sur le plan éthnique les concentrations des grands ensembles des périphéries françaises sont encore plus bigarrées. Il est commun d’y recenser quinze à trente nationalités […]. Il n’existe nulle part sur le territoire français de zone occupée exclusivement par une communauté ethnique ou nationale étrangère ». Les raisons de la relative hétérogénéité des banlieues françaises sont à rattacher à l’histoire de l’urbanisation, des vagues de migrations et des politiques publiques dans les agglomérations françaises – politiques sur lesquelles nous reviendrons plus en détail dans le chapitre 5.

Mehdi ARRIGNON,  Sociologie urbaine, Bréal 2019, collection « Thèmes et débats, sociologie »


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Sociologie du genre

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Guillaume VALLET Maitre de conférence Université de Grenoble

Le genre a fait l’actualité à de nombreux moments au cours de ces dernières années. Souvent mal compris ou mal interprété, y compris au sein même des sciences sociales, le genre a été uniquement perçu sous un angle polémique. Dans cet ouvrage, j’ai cherché  à mieux rendre compte de ce concept, en clarifiant ses significations et ses utilisations permettant de comprendre la réalité sociale. Il est le fruit d’un travail sociologique de recherche et de synthèse ayant appréhendé le genre essentiellement à travers mes travaux et mon expérience sur le bodybuilding masculin: à partir de l’analyse d’un univers où la masculinité est sans cesse en jeu par le rapport au corps – en tant que chercheur mais aussi de pratiquant, j’ai pu appréhender ce qu’est le genre. Dans cet ouvrage, j’aborde ainsi, de façon synthétique et originale, les questions sociologiques fondamentales liées au genre, en se centrant aussi bien sur les significations de ce concept que sur des expériences sociales où le genre est en jeu.


Un extrait de l’ouvrage

Sociologie-du-genreLa socialisation genrée

Plus qu’un strict apprentissage de normes et de règles, la socialisation est au cœur de l’intériorisation de celles-ci, qui fonctionnent alors d’autant plus facilement que leur imprégnation est la plupart du temps inconsciente. La socialisation peut être entendue comme « l’ensemble des processus par lesquels l’individu est construit – on dira aussi « formé », « modelé », « façonné », « fabriqué », « conditionné » – par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus au cours desquels l’individu acquiert – « apprend », « intériorise », « incorpore », « intègre » – des façons de faire, de penser et d’être qui sont situées socialement » (Darmon, 2012, p. 6).

Cette citation indique que la socialisation :

  • est un processus d’acquisition par l’individu d’éléments constitutifs des systèmes culturels et du milieu dans lequel il vit. L’apprentissage, l’éducation mais aussi l’intériorisation y jouent un rôle important ;
  • induit un façonnement particulier de sa personnalité, afin que les éléments socioculturels de son milieu fassent partie intégrante de la structure de sa personnalité individuelle et sociale. La socialisation fonctionne alors dans les deux sens, entre l’individu et la société. A ce titre, les interactions exercent une place majeure ;
  • implique une conversion : un individu n’est pas défini une fois pour toutes, car son comportement, sa personnalité et son identité évoluent sans cesse au cours de son existence au contact de son environnement social. La socialisation est alors un processus évolutif mais non linéaire.

En reliant ces trois dimensions à la problématique du genre, nous pouvons affirmer que la socialisation sexuée masculine a pour but de préparer les garçons à être les « seigneurs » . La socialisation familiale se trouve confortée par celle opérée dans le cadre scolaire, ce qui crée des facteurs importants de résistance au changement. Effectivement, essentiellement au cours de la socialisation primaire (intervenant à l’enfance et à l’adolescence), l’identification joue un rôle central dans la construction de l’identité de sexe. Le cadre familial occupe une place importante, en offrant différentes sources d’identification (parents, frères et sœurs, autres modèles). Par la suite, les cadres s’élargissent et l’enfant s’insère dans plusieurs groupes d’appartenance, dont l’école. Ces groupes d’appartenance véhiculent différents types de normes et de modèles auxquels l’enfant est appelé à se conformer, notamment en ce qui concerne sa catégorie de sexe. Comme le soulignent plusieurs sociologues, la convergence de la socialisation familiale et de la socialisation familiale n’est pas toujours favorable aux filles, loin s’en faut : « Par ailleurs, filles et garçons ne sont pas encore éduqués de la même manière dans les familles (Duru Bellat, 2004 ; Gautier, 2008) même si il y a diffusion d’idées « libérales » plus égalitaires, mais sans remise en cause du modèle fortement sexué des rôles dans la famille. D’après Duru Bellat (1990, p. 103), le discours ambivalent des parents va être source de difficultés psychologiques chez les filles à partir de l’adolescence car on leur demande à la fois un investissement personnel dans le travail scolaire, mais en même temps, « on les invite à donner la seconde place à leur carrière, cette dernière ne devant pas gêner l’accomplissement de leur rôle, primordial celui-là, au sein de la famille ». Sont observés, d’ailleurs, chez les filles, à partir de l’adolescence, des scores d’estime de soi inférieurs aux garçons. Les attentes concernant la conformité au rôle féminin entrent probablement en conflit avec celles concernant l’implication scolaire » (Fontanini, 2011). Pour les garçons, au-delà de la diversité des modèles de masculinité, une injonction sociale existe à intégrer un « nous » masculin qui renvoie à une solidarité de groupe avec son histoire et son destin (ensemble d’évènements, d’expériences, de modèles et de représentations) et ainsi à une position collective hiérarchisée favorablement vis-à-vis des femmes. Dans le processus de socialisation, les démarcations masculin/féminin s’opèrent à travers le formatage genré des comportements et des modes de vie, comme par l’intermédiaire des vêtements.


Sociologie du genre, Guillaume Vallet, Bréal Editions 2018, collection « thèmes et débats » p 140 à 142

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Travail et emploi en France au XXIe siècle

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M. Sarzier

Dans ce court ouvrage, nous avons voulu faire le point sur les grandes caractéristiques du travail et de l’emploi en ce début du 21ième siècle.

Il nous est ainsi apparu important de pouvoir restituer les résultats de la recherche en sciences économiques et sociales alors que les enjeux autour de la robotisation, des délocalisations, de la métropolisation des emplois, du précariat, du burn-out et de la souffrance au travail sont au cœur du débat public.

Pour cela nous proposons tout d’abord un détour historique pour comprendre comme le travail s’est construit comme instance d’intégration depuis la fin du 18ième siècle. Nous abordons ensuite une série de problématiques contemporaines : Le travail rend-il heureux ? Est-ce la fin du travail ? Faut-il changer de protection sociale ? Comment fonctionne le dialogue social ? Peut-on travailler plus longtemps ?

Nicolas Danglade – Professeur agrégé de Sciences Economiques et Sociales
Miguel Sarzier – Professeur agrégé de Sciences Economiques et Sociales


Extrait de texte de l’ouvrage

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Travail et estime de soi chez Axel Honneth

Axel Honneth est, avec Nancy Fraser, le principal promoteur du concept de reconnaissance. Il considère que le rapport positif à soi-même, l’autonomie et l’épanouissement personnel sont totalement conditionnés par la reconnaissance d’autrui. Haud Guégen et Guillaume Malochet font remarquer que « l’autre, parce qu’il est celui qui détermine mon être, a aussi et simultanément la possibilité de me détruire et de ruiner l’identité de la personne toute entière ».

Axel Honneth distingue trois grandes sphères de reconnaissance :  l’amour, la solidarité sociale et le droit. Chaque type de sphère induit un rapport à soi, positif lorsque la reconnaissance est assurée, négatif lorsqu’il y a déni de reconnaissance et mépris.

La sphère de l’amour désigne tous les liens affectifs puissants entre un nombre restreint de personnes. L’amour définit donc la dimension affective de l’existence humaine. Axel Honneth considère que ce rapport de reconnaissance est fondamental parce que c’est la confiance en soi qui se joue dans l’amour. L’individualité et l’autonomie de l’individu nait de la relation d’attachement affectif avec autrui. Les dénis de reconnaissance dans cette sphère (violence physique ou morales, sévices qui touchent à l’intégrité physique ou affective) sont donc particulièrement graves : ils produisent des « identités lésées » ou même une « mort psychique ». La sphère du droit institue une forme de reconnaissance à prétention universelle. La reconnaissance juridique consiste à appliquer des normes universelles, indépendantes des positions et valeurs sociales et ceci sans exception aucune. Elle garantit à l’individu l’accès à des droits fondamentaux (civils politiques et sociaux) qui assure l’égalité. Ce qui est en jeu dans cette forme de reconnaissance, c’est le respect de soi. Bénéficiant du respect de tous les autres sujets à travers l’octroi de droits fondamentaux, l’individu prend conscience qu’il peut aussi se respecter lui-même. Un déni de reconnaissance dans cette sphère s’incarne dans l’expérience de l’exclusion ou dans celle de la privation sociale de droits qui bafouent l’intégrité sociale de la personne. La sphère de la solidarité sociale se définit en grande partie par l’activité de travail. Les individus attendent que l’utilité et la valeur de leur activité soit reconnues socialement. Ce qui est en jeu dans cette forme de reconnaissance, c’est l’estime de soi, à savoir la capacité d’entretenir un rapport positif à ses qualités et à ses capacités propres ainsi qu’à son activité. Le travail étant désormais une des sphères dans lesquelles l’individu construit son identité et son individualité, les attentes de reconnaissance y sont fortes. Lorsqu’il y a déni de reconnaissance ou mépris, les individus peuvent entrer en lutte pour être reconnus. La mobilisation des infirmières à la fin des années 1980 peut être analysée comme une lutte de reconnaissance.


Source : Travail et emploi en France au XXIème siècle. Nicolas Danglade et Miguel Sarzier, Bréal éditions 2018, collection thèmes et débats pp 55 et 56.


Y a-t-il plus de travailleurs pauvres en France ou en Allemagne ?

Travailleurs pauvres en Allemagne et en France en 2015 (taux de pauvreté en %)

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En Allemagne répond Eurostat qui s’intéresse aux individus ayant un emploi (qu’il soit salarié ou indépendant) et gagnant moins de 60 % du revenu médian national. En 2016, 7,9 % des travailleurs français étaient pauvres contre 9,5 % des travailleurs allemands.

En France, répond l’OCDE qui s’intéresse, quant à elle, aux individus qui travaillent (salariés ou non) et qui sont dans un ménage dont le revenu total est inférieur à 50 % du revenu médian des ménages allemands. En 2015, Selon l’OCDE, le taux de pauvreté des travailleurs étaient deux fois supérieur en France qu’en Allemagne ( 7,1 contre 3,7 %)

Cela s’explique par le mode de calcul et par la différence de composition des ménages. En Allemagne de nombreuses personnes dont le revenu est très faible (souvent des femmes) sont plus souvent qu’en France membres d’un foyer ou au moins une autre personne travaille ce qui suffit à faire passer ce foyer au-dessus d’un seuil de pauvreté retenu par l’OCDE. Une  femme qui serait dans cette situation sera donc comptabilisée comme pauvre par Eurostat mais pas par l’OCDE.  Il y a en France, moins de personnes dont le revenu est très faible que chez nos voisins mais une telle personne est plus souvent qu’en Allemagne la seule pourvoyeuse de revenu du foyer et sera donc considérée  comme travailleur pauvre à la fois par Eurostat et par l’OCDE.

Au final, l’Allemagne a plus de salariées à temps partiel et plus de « petits boulots » mal payés mais la France à plus de chômeurs.

Gilles Renouard


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Sociologie versus Economie

Appariement des offres et des demandes d’emploi, volatilité des cours de la Bourse, évaluation d’un bon prix dans une foire ou une brocante, forme du secteur de l’industrie électrique aux États-Unis, opportunités d’affaires…Face à des objets qui semblent à première vue éloignés des domaines de prédilection de la sociologie, nous nous demandons ce que notre discipline peut en dire. Celle-ci propose de décentrer le regard vers les acteurs, les contextes et les structures sociales qui rendent possibles les comportements économiques en réinscrivant les échanges dans les trames sociales qui leur donnent sens et les organisent. En regardant autrement l’économie, la sociologie montre que les acteurs, les institutions et structures sont loin d’être « naturels » et sont, au contraire, le fruit d’une construction socio-historique que nous nous proposons de mettre à jour.

Frederique GIRAUD
Docteur en sociologie, ancienne élève normalienne de l’ENS de Lyon

Benoit LADOUCEUR
Professeur de sciences économiques et sociales


Un extrait de l’ouvrage : Réseau et capital social

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Mark Granovetter parle d’encastrement structurel pour désigner les relations personnelles, tant amicales que professionnelles, qui interfèrent avec les échanges économiques. On pourra définir un réseau social comme l’ensemble des acteurs entretenant des interactions sociales entre eux, le réseau décrivant alors le système formé par l’ensemble des liens directs et indirects entre ces acteurs. Ces interactions peuvent être de différentes nature : transactions économiques, sur un marché, échanges de services entre individus d’un même quartier ou réseau internet ou au sein d’une association d’anciens élèves… La possession d’un réseau dense de relations sociales peut constituer une forme de capital social. Pierre Bourdieu le définit ainsi : « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées d’interconnaissances et d’interreconnaissance ». Le volume de capital social d’un individu est déterminé à la fois par l’étendue de son réseau de relations et par le volume de capital(économique, culturel ou social) que possède chacun des membres de son réseau. La compréhension du bon déroulement des transactions économiques suppose de s’intéresser à ces réseaux d’acteurs (…) .


Sociologie versus Economie, Frédérique Giraud et Benoit Ladouceur, Bréal Editions 2016, collection « thèmes et débats » pp 46 et 47


Comment trouve-t-on un emploi ? Marc Granovetter et les relations sociales

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Source : enquête emploi 2012 de l’INSEE

Grace à Pôle Emploi.  C’est le cas de 26 % des nouveaux embauchés, mais ce n’est pas l’essentiel.  Les démarches directes (candidatures spontanées, réponse à une petite annonce…) restent le mode d’accès à l’emploi le plus fréquent  (36 % des embauches)juste devant la mobilisation d’un réseau . 19 % des personnes qui ont trouvé un emploi en 2012 l’ont fait grâce à leurs relations familiales, personnelles et professionnelles et 17 % ont été embauché dans une entreprise où ils avaient déjà travaillé. Là encore, le réseau professionnel a joué.

Le marché du travail n’est donc pas parfaitement transparent (tout le monde n’a pas la même information) et  les individus ne sont pas isolés mais insérés dans des réseaux sociaux. Marc Granovetter parle « d’encastrement » structurel pour désigner les relations personnelles, tant amicales que professionnelles,  qui interfèrent avec les échanges économiques.

Gilles Renouard

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La citoyenneté, un lien social en crise ?

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I. Martinache

Présentation de l’ouvrage par l’auteur

Paradoxe des temps : la citoyenneté est de nos jours accommodée à toutes les sauces – consommation, entreprise, etc.- en même temps qu’on ne cesse de s’alarmer de sa supposée « crise ». Tandis que l’injonction à se comporter en « bon.ne citoyen.ne » ne cesse de se faire plus pressant, le sens même de cette attitude ne semble plus aller de soi. C’est que, loin d’être une simple vertu morale individuelle, cette citoyenneté renvoie en fait au lien qui unit les membres d’une même société. C’est donc la teneur et les transformations de ce dernier qu’il importe de saisir afin de comprendre les tensions qui traversent le « vivre ensemble ». A défaut d’être exhaustive, l’ambition de cet ouvrage est d’apporter quelques éléments permettant d’éclairer plusieurs débats importants de l’époque, autour de l’intégration, les inégalités, la montée de l’abstention électorale, la place des conflits sociaux, sans oublier de suggérer quelques pistes pour, sinon sortir, au moins apaiser ces tensions.

Bonne lecture !

Igor Martinache – Docteur en sciences Politiques, Professeur agrégé de Sciences Economiques et Sociales à L’Université de Lille 1


Un extrait de l’ouvrage

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Le tirage au sort des représentants politiques est-il une solution à la crise de la démocratie représentative ?

Comme le rappelle entre autres Yves Sintomer, l’usage du tirage au sort a ainsi été privilégié au vote pour désigner les titulaires de charges politiques éminentes aussi bien à Athènes et Rome durant l’Antiquité que dans les républiques italiennes au 13e siècle, ou dans le Royaume d’Aragon suivant des formes et des motivations certes variées – souvent davantage pour trancher impartialement des conflits que pour réaliser l’égalité de ceux jouissant du statut de citoyens-, ce qui n’a néanmoins bel et bien pas empêché les cités concernées de prospérer. L’installation des gouvernements représentatifs modernes va en revanche marginaliser le recours au tirage au sort à la seule sphère judiciaire, pour désigner les jurés, marquant la victoire de ceux qui, comme les Fédéralistes états-uniens méfiants à l’égard du peuple sont soucieux de conserver une dimension oligarchique. Ils imposent ainsi une vision dichotomique admettant la part de subjectivité et d’arbitraire inévitable à l’exercice du pouvoir judiciaire, justifiant la désignation de jurés populaires au tirage au sort, en particulier pour les crimes les plus graves, mais la déniant en revanche dans l’exercice des pouvoirs législatifs et exécutifs qui seraient davantage l’affaire d’élites éclairées, éventuellement secondées par des experts que la complexification des sociétés semble rendre de plus en plus indispensables. Yves Sintomer plaide ainsi avec d’autres pour la généralisation de l’usage du tirage au sort sur lequel s’appuient d’ailleurs massivement les expériences foisonnantes qui se développent depuis une quarantaine d’années, des budgets participatifs – où l’ensemble d’une population concernée est invitée à se prononcer sur l’affectation d’une partie des fonds d’une collectivité locale- aux conférences de consensus – où un panel de « profanes » est constitué pour délibérer sur un enjeu éthique et complexe et impliquant des intérêts contradictoires après avoir assisté à une série de présentations contradictoires de spécialistes ou parties prenantes[1]-, en passant par les jurys citoyens ou les sondages délibératifs. « Ces dispositifs reposant sur le tirage au sort s’inscrivent dans une vague plus large qui tend de façon croissante à placer la participation citoyenne sur le devant de la scène, mais leur originalité est de reposer sur des citoyens ‘’ordinaires’’, et non sur les citoyens mobilisés ou organisés que l’on retrouve dans les démarches fondées sur la participation volontaire ou les conseils destinés aux associations, ou sur l’ensemble des citoyens qui sont consultés lorsque se tient un référendum »[2], écrit-il, notant que l’on mobilise ainsi également de cette manière trois types de connaissances ordinaires généralement laissés de côté dans les modes de décision classiques : le « savoir d’usage », le « bon sens » et le « savoir militant qui s’appuie sur la contre-expertise ».


Igor Martinache, La citoyenneté, un lien social en crise ? Bréal Edition, 2016, Collection « thèmes et débats sociologie »


Les abstentionnistes

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Source : ipsos

Une distinction classique est faite entre l’abstention qui refléterait un processus de marginalisation- les individus les moins bien intégrés dans la société se retireraient du jeu politique –  et l’abstention qui serait le signe d’une montée de l’individualisme – les individus les plus émancipés des solidarités traditionnelles et les plus rationnels pourraient choisir de ne pas voter si l’offre politique ne leur convient pas.  On reconnaîtra l’opposition entre les « abstentionnistes hors-jeux » et les « abstentionnistes dans le jeu ». A première vue, ce graphique va dans le sens d’un abstentionniste hors-jeu. Plus les individus gagnent de l’argent et plus ils votent. L’abstentionnismes est d’abord le fait des personnes les moins biens insérés dans la société. Mais l’abstention concerne tout le monde, y compris la moitié des personnes vivant dans un foyer gagnant plus de 3000 euros par mois. L’abstentionnisme ne peut pas être analysé uniquement en fonction du prisme de l’intégration.

Gilles Renouard

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Déviances et contrôle social

Parce qu’elle interroge les normes et les valeurs de la société dans laquelle, nous vivons, la déviance est un phénomène qui ne laisse pas indifférent. Au-delà de la réprobation ou de la fascination qu’elle engendre souvent, nous proposons, à travers une revue des différentes théories explicatives, de dépasser le jugement de l’opinion. A travers l’étude de ses multiples expressions, de l’école au sport, en passant par les sociabilités propres à certaines « bandes de jeunes », nous nous efforçons de démontrer que la déviance interroge aussi la façon dont les groupes sociaux distinguent le désirable de l’inopportun. Cet ouvrage prouve ainsi que la sociologie demeure nécessaire à la bonne compréhension du monde. Car si elle offre plusieurs outils indispensables dans l’explication des comportements déviants , elle permet aussi de mieux cerner les multiples canaux par lesquels s’exercent un puissant contrôle social.


Un extrait de l’ouvrage 

Deviances-et-controle-socialHoward Becker ; la carrière déviante, l’exemple des fumeurs de marijuana

Pour son enquête, Howard Becker a effectué  cinquante entretiens auprès de fumeurs de marijuana, stupéfiant dont l’usage est alors sévèrement réprimé aux Etats-Unis. Cette étude souligne combien l’entrée dans une carrière déviante est une expérience ponctuée de très nombreuses interactions.

Pour le novice, la première étape consiste dans « l’apprentissage de la technique ». Aucun fumeur ne sait a priori comment inhaler la fumée, et donc ne peut réussir à « planer » lors de ses premières expériences. En effet, les débutant tendent à fumer la marijuana comme la cigarette et trouvent fréquemment cette expérience décevante voire désagréable. C’est par l’initiation d’un tiers, déjà fumeur régulier, que le néophyte acquiert la méthode de consommation adéquate. Cependant, la technique ne suffit pas. Au cours de ses recherches, le sociologue montre effectivement que le fumeur débutant n’est pas capable seul de reconnaître les effets du produit sur son corps ou sa psyché. Advient alors une deuxième étape au cours de laquelle le consommateur apprend, toujours au contact des usagers réguliers, à reconnaître l’effet de la marijuana. Cette prise de conscience est pour Becker essentielle à la poursuite de la carrière déviante, car sans elle le fumeur débutant peut abandonner ses tentatives pour redevenir conforme. Or, cette prise de conscience n’est pas un phénomène solitaire, mais bien le fruit d’une série d’interactions, durant lesquelles les fumeurs réguliers vont accoutumer le novice à cet état spécifique. L’ultime étape de cette initiation est celle « de l’apprentissage du goût pour les effets ». Une fois reconnus ces effets, encore faut-il en effet les apprécier. Or, comme tous les goûts, celui pour la fumée de marijuana n’est pas donné d’avance.  C’est encore en échangeant avec ses initiateurs que le fumeur va « redéfinir » positivement ses sensations nouvelles, qu’il ne ressentait pas nécessairement  comme agréables au départ. L’entrée dans cette déviance n’est donc pas aussi automatique qu’on pourrait le croire de prime abord, d’autant plus que l’individu doit composer avec un contrôle social important. De par le caractère illégal de cette consommation, l’approvisionnement en marijuana est complexe et risqué, ce qui est à même de décourager l’usager à poursuivre sa carrière déviante. Ici encore, c’est dans ses interactions avec les autres consommateurs que le déviant peut surmonter cette difficulté, par exemple en se fournissant auprès de ces derniers, au moins dans un premier temps. La réprobation morale de son entourage constitue une autre forme de contrôle social. Becker identifie plusieurs techniques utilisées afin de neutraliser cet « étiquetage » comme déviant  qui vont de la dissimulation à la rupture avec les non-fumeurs en passant par la désignation d’autres conduites, comme la consommation d’alcool pour détourner l’attention de la leur.


Source : Benjamin Chevalier, Igor Martinache, Déviances et contrôle social, Bréal Editions, 2017


La société française est-elle violente ?

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Moins qu’avant si l’on se contente d’étudier le  nombre des homicides qu’ils soient volontaires ou non. On a moins presque deux fois moins de « chance » de mourir de morts violentes en 2016 que 20 ans plus tôt puisque qu’il y a eu plus de 1600 homicides en 1995 et 892 en 2016. Cette remontée des homicides depuis 2013 est exclusivement due au terrorisme car, sans cette forme de violence, il y aurait eu 803 homicides en 2016, au même niveau qu’en 2013.  C’est le signe d’une société  qui tolère moins la violence physique (et qui soigne mieux les blessés graves). Moins fréquente, la violence extrême est devenue plus intolérable et le sentiment d’insécurité, exacerbé par les victimes du terrorisme,  n’a pas décliné.

Gilles Renouard


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