100 fiches pour comprendre la sociologie

DSCF1095Etudiant à l’Université, j’ai eu des cours souvent passionnant, souvent approfondis mais que j’avais du mal à mettre en relation. J’ai alors eu l’impression que la faculté me délivrait un savoir fragmenté et très inégal, certains auteurs étant nettement plus approfondis que d’autres.

C’est pourquoi, quelques années plus tard, j’ai voulu écrire ce livre. Un ouvrage dont la lecture ne peut pas se comparer à celle d’un texte d’un auteur faisant la sociologie sous nos yeux mais qui permet d’avoir des grands repères, de situer les principaux sociologues les uns par rapport aux autres et d’avoir accès à quelques problématiques essentielles tout en associant analyses théoriques et analyses factuelles.

Et, avec Marc Montoussé, nous avons plutôt bien réussi puisque cet ouvrage en est à sa 8ème édition. A cette occasion nous l’avons remanié de façon assez significative et nous avons ajouté près d’un tier de fiches nouvelles de façon à mieux coller aux problématiques actuelles.

Bonne lecture, Gilles Renouard


Un extrait de l’ouvrage

Fiche 22, Bernard LAHIRE 

premiere couverture.jpegNé en 1963, Bernard Lahire est professeur de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon et directeur d’équipe au centre Max Weber rattaché au CNRS. Parmi d’autres ouvrages, L’ homme pluriel (1998), La culture des individus (2004) et Dans les plis singuliers du social (2013) approfondissent une double réflexion sur la culture et la socialisation d’une part et  sur ce qu’est et peut la sociologie d’autre part. 

1) L’homme pluriel

A) La critique de l’habitus

Disciple de Pierre Bourdieu, les travaux de Bernard Lahire l’ont conduit à critiquer la théorie de l’habitus de ce dernier. Bourdieu définit en effet l’habitus comme un système de dispositions durables et transposables d’un domaine de pratiques à un autre. Ainsi, le gout pour la compétition acquis dans un domaine (le sport) serait automatiquement transposés dans les autres domaines (l’école, l’entreprise….). Cela donnerait une cohérence forte à chaque individu et permet à Bourdieu de dégager des types idéaux correspondant à des conditions de socialisation liées à la place occupée par un groupe dans l’espace social. Ce qui fait dire à Bourdieu que tout habitus est un habitus de classe ou de fraction de classe. Ainsi, les classes moyennes auraient un habitus caractérisé par leur bonne volonté culturelle.

Ce n’est généralement pas ce qu’ont montré les études empiriques menées par Bernard Lahire. Il observe, au contraire, des dissonances culturelles et ce, tout particulièrement dans les classes moyennes. Les individus ont bien intériorisé des goûts et des aptitudes, ont bien conscience d’une hiérarchie des pratiques culturelles mais peuvent à la fois apprécier certaines pratiques culturelles légitimes et d’autres illégitimes. On peut aimer à la fois la musique classique et les films américains d’action. Les dissonances culturelles sont la règle. Elles sont même  exacerbées chez les individus qui, à la suite de leurs études, d’un changement d’emploi ou d’un mariage… changent de milieu social. Ces « transfuges de classe » doivent vivre avec deux modèles culturels parfois opposés. Cela les oblige, plus que d’autre, à faire des choix. Bref, l’habitus tel que le concevait Bourdieu, n’est qu’un cas particulier de dispositions incorporées que l’on retrouve plutôt aux deux extrémités de l’échelle sociale.

B) La pluri-socialisation 

C’est que les individus sont pluri-socialisés. La socialisation est un mouvement par lequel le monde social façonne l’individu vivant en son sein et l’individu  devient un être social du fait de ses interactions avec les autres. Ce qui fait de chacun un être singulier est le fait que chaque individu est confronté à une pluralité de mondes sociaux hétérogènes exprimant des attentes différentes et, parfois contradictoires. L’opposition entre socialisation primaire est secondaire et bien connue mais il faut aller plus loin, chaque environnement social pouvant être hétérogène. Ainsi, dans le domaine familial, les parents peuvent avoir des attentes différentes auxquelles il faut parfois ajouter celles de beaux-parents éventuels ou de « nounous »… . Chaque individu fait donc des expériences sociales qui lui sont propres et qu’il incorpore. Au final, y a certes, des différences de socialisation liées au milieu social ou à la classe sociale, mais au sein de chaque groupe existent des variations individuelles et au sein de chacun, des variation intra-individuelles (les dissonances).

2) Une sociologie à l’échelle  individuelle 

A) L’individu

La sociologie s’est longtemps intéressée à des classes d’individus considérés comme membres d’un groupes et réduits aux caractéristiques globales du groupe.  Cela a ouvert la voie à des études comparatives (les protestants vs catholiques chez Weber, Classes dominantes/dominées chez Bourdieu….) qui ont été fécondes et ont fait progresser la connaissance scientifique. On en a parfois tiré l’idée selon laquelle le social ne peut être saisi qu’au niveau du groupe.

Ce n’est pas l’opinion de Bernard Lahire qui pense que le social doit être saisi au niveau d’un individu. A condition de reconnaître que cet individu a été socialisé et qu’il a incorporé des dispositions à agir, croire, sentir qu’il ne partage sans doute parfaitement avec personne mais qui lui été pourtant transmises. Bernard Lahire prône donc « une sociologie à l’échelle individuelle »

B) La « société »

Il ne faut pourtant pas imaginer un individu « libéré » de la société. A la suite d’Elias, Lahire rappelle que l’individu appartient à la société et que la société est en lui. Il ne se reconnait donc pas dans les sociologies aujourd’hui dominantes qui décrivent un individu « libre », « réflexif »,  « autonome », « authentique » échappant à l’influences des groupes sociaux (et bien sur des classes sociales) et des institutions et bricolant son identité en « piochant » dans les différents modèles qui lui sont proposés.

L’individu est un être social dont les choix ne suffisent pas à faire de lui un centre de décision autonome.  Les actions individuelles relèvent le plus souvent de micro-choix routiniers et, parfois, d’un choix plus engageant supposant une réflexivité plus forte que d’habitude. Le travail du sociologue consiste à analyser ces choix. Ceux-ci s’expliquent par la confrontation entre des dispositions incorporées issues des expériences socialisatrices passées et les conditions présentes de l’action. Chaque individu étant, à un niveau fin, socialisé différemment des autres aura le sentiment d’une liberté de choix, mais cela n’empêche pas le déterminisme social. A l’origine de chaque choix, il y a une expérience socialisatrice qui est singulière mais qui a influencé l’acte en question. Les individus sont pluri-socialisés et pluri-déterminés mais le déterminisme n’étant pas univoque, les actions individuelles sont imprévisibles.

Les individus sont enfin socialement situés et l’appartenance à une classe sociale caractérisée par un niveau de revenu et de diplôme rend probable ou pas certaines expériences socialisatrices même si la variabilité intra-classe est grande. Le monde social est donc un lieu où se joue en permanence  une lutte pour la distinction se traduisant par des classements. Ceux-ci peuvent s’effectuer au niveau macrosocial comme l’avait montré avant lui Bourdieu mais aussi et surtout au niveau interindividuel, par comparaison avec les proches et intra-individuel avec l’existence de dissonances culturelles avec lesquelles, l’individu doit composer.

Bernard Lahire a donc l’originalité de nous présenter une sociologie centrée sur l’individu et qui n’occulte ni sa construction sociale de l’individu ni le caractère inégalitaire des relations sociales. 


L’entrée dans la vie active »

 

Capture

L’entrée dans la vie adulte est principalement associée à la prise d’autonomie des individus. Dans les années 1970, l’accès à l’emploi, la stabilité dans la vie de couple (à l’époque généralement officialisée par un mariage) et le financement d’un logement indépendant de celui des parents constituaient trois des principaux marqueurs de la vie adulte. Depuis, cette entrée s’est complexifiée et retardée.

L’allongement de la durée des études, associée à une augmentation du niveau des vie des ménages, a provoqué, dès les années 1950, l’apparition d’une nouvelle classe d’âge (l’adolescence) intermédiaire entre l’enfance et la vie adulte. L’adolescence est caractérisée par la prégnance des rythmes scolaires, une forte sociabilité à l’intérieur de groupes de pairs, la dépendance vis-à-vis des parents et un statut de consommateur sur certains marchés spécifiques (vêtements, musique, etc.). Le développement d’une culture adolescente a accompagné celui d’un mode de vie spécifique centré sur la contestation d’une partie des normes des adultes.

Au cours des années 1980, les difficultés rencontrées par les jeunes pour trouver durablement un emploi, la massification de l’enseignement supérieur et le recul de l’âge d’une union stable ont donné naissance à ce que Olivier Galland (Les Jeunes, La découverte, 2002) nomme la jeunesse. Il s’ensuit un mode de vie caractérisé par la précarité de l’emploi mais aussi par la fréquence des pratiques sportives et culturelles.

M. Montoussé et G. Renouard, 100 fiches pour comprendre la sociologie, Bréal 2019 p 208

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