Sociologie urbaine

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Mehdi ARRIGNON

J’ai commencé à m’intéresser aux questions urbaines par le biais des politiques publiques. Etudiant dans mes thèse la pauvreté et les politiques de lutte contre le chômage, j’ai d’abord enquêté auprès de services sociaux dans plusieurs villes françaises et européennes, par le biais d’entretiens semi-directifs.

La question sociale rejoignait la question urbaine à plusieurs titres : inégalités de revenus entre habitants, inégalités dans l’accès aux services publics, fractures sociales territorialisées… Mes travaux sur les politiques nationales et européennes ont ensuite amené à poser la question de mise en œuvre concrète des dispositifs dans les territoires, et de la possible distance entre les dispositifs et leurs publics. Les politiques dans plusieurs secteurs (logement, redistribution des revenus, transports) participent-elles à la réduction ou au contraire à la reproduction des inégalités territoriales ? Les représentations des élus et des citoyens sur ce que devrait être un bon développement de leur ville sont-elles compatibles ? Les conflits métropolitains, notamment ceux portant sur les grands projets d’aménagement, sont-ils en passe de devenir des sujets d’affrontement majeurs dans les sociétés avancées ? Dans cet ouvrage, je reviens sur les travaux sociologiques classiques et incontournables sur les villes et les inégalités urbaines, pour les actualiser au regard de la métropolisation et des changements urbains contemporains.

Mehdi Arrignon – Maître de conférences en sciences politiques


Un extrait de l’ouvrage

Sociologie-urbainePeut-on parler de « ghetto » en France ? L’analyse de Loïc Waquant

Doctorant de Pierre Bourdieu, Loïc Wacquant est parti aux Etats-Unis pour réaliser une enquête sociologique et ethnographique dans le West Side et le South Side à Chicago. Souhaitant comparer les inégalités et les conditions sociales dans les quartiers défavorisés aux Etats-Unis et en France, il a vécu pendant un an dans un des grands ensembles les plus pauvres de Chicago. Il s’est inscrit dans un club de boxe, a vécu au jour le jour dans le quartier ; il raconte la fermeture sociale, l’exclusion économique et l’endogamie sociale dans les quartiers ségrégués de Chicago en relatant ses observations sociologiques et en les complétant par des lectures et études statistiques. Son enquête est parue en 2006 dans l’ouvrage Paria urbains. Ghetto, banlieues, Etat. Si les populations les plus pauvres se trouvent concentrées dans des espaces urbains dégradés en France comme aux Etats-Unis, la comparaison s’arrête là d’après Loïc Wacquant – le degré de ségrégation étant sans commune mesure. Dans un chapitre intitulé « Banlieues ouvrières françaises et ghetto noir américain : de l’amalgame à la comparaison », il écrit en effet que « les ‘banlieues’ ne sont pas des ghettos à l’américaine’ ». Certes, il y a des similitudes apparentes dans l’évolution morphologique et le vécu des populations : dans l’une des cités les plus pauvres de France, à la Courneuve, la composition des ménages révèle une surreprésentation de jeunes (46% de la population) contre 30% pour la ville entière ; dans le South Side de Chicago près de la moitié de la population a moins de 20 ans. La pyramide démographique montre également une forte proportion de personnes âgées. Ce sont les catégories d’âges intermédiaires qui ont déserté ces quartiers – au point que la Cité des Quatre mille à La Courneuve a perdu 15% de ses habitants entre 1975 et 1982, que le centre historique du South Side à Chicago a perdu les 2/3 de sa population entre 1950 et 1990. Pour Wacquant : Si ces quartiers ont subi une telle hémorragie démographique, c’est d’abord parce qu’ils se sont vidés de leurs activités économiques et qu’ils ont encaissé de front la montée en flèche du chômage liée à la désindustrialisation des économies avancées. Entre 1968 et 1984, La Courneuve a perdu plus de 10 000 de ses 18 000 postes d’ouvriers […]. L’ancien fief de Waldeck-Rousseau détient depuis plusieurs années l’un des taux de demandeurs d’emplois les plus forts du pays : celui-ci dépassait 16% en 1986 soit près de deux fois la moyenne d’Ile-de-France, date à laquelle il avoisinait les 30% aux Quatre mille. De même, on a vu […] que le pourcentage officiel de chômeurs sur le South Side de Chicago oscillait entre 25% et 45% selon les secteurs en 1990, soit cinq à neuf fois la moyenne municipale. Le ravage qui a frappé les quartiers populaires est sans doute la montée du chômage et la désindustrialisation, aux USA comme en France. Mais il n’en faudrait pas conclure à une similitude exacte des conditions de vie et des caractéristiques sociales des quartiers les plus pauvres dans les deux pays. L’histoire et les politiques publiques jouent fortement et empêchent, d’après Wacquant, de parler de « ghetto » en France en ce qui concerne les quartiers populaires. Il y a des différences d’échelle, de structure et de fonction d’après lui. L’écologie organisationnelle, tout d’abord, varie fortement. Sous l’angle de la taille d’abord, le ghetto de Chicago compte autour de 400 000 habitants et s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres carrés ; ceux de Los Angeles plusieurs centaines de milliers et « ceux de New York (dans les secteurs de Harlem, Brownsville et East New York à Brooklyn, et du South Bronx) renferment près d’un million [d’habitants] ». Mesurée à cette aune, les cités françaises les plus denses (celle de la couronne parisienne, de la périphérie lyonnaise, de Marseille) sont bien plus modestes : aux Quatre Mille, 13 000 personnes occupent 348 000 mètres carrés. Les tours des Minguettes à Vénissieux, l’une des plus fortes densités de logement HLM, comptent 35 000 habitants. « Aucune cité de France, écrit Waccquant, n’atteint le dixième de la taille des ghettos américains auxquels le discours sur les ‘cités-ghettos’ les identifie ». La densité et l’étendue ont des conséquences sur l’organisation : les cités hexagonales ne sont pas des ensembles multifonctionnels, la majorité de leurs habitants travaillent et consomment à l’extérieur de la cité. Le ghetto américain, à l’inverse, fonctionne largement en vase clos et « enserre en ses mailles l’essentiel des activités quotidiennes de ses habitants ». Aux USA, dit Wacquant, la clôture spatiale et « l’homogénéité raciale du ghetto noir » sont complétés par une forte endogamie: « la quasi-totalité (97%) des femmes noires se marient avec des noirs » à l’inverse des immigrés et des filles d’immigrés en France, dont la majorité trouvent leur mari ou leur partenaire à l’extérieur de leur groupe. La fermeture sociale et raciale aux USA est le leg historique « de l’ère esclavagiste et produit de l’inscription dans l’espace physique de la division fondatrice de l’espace social américain, celle entre Blancs et Noirs », écrit Wacquant. En comparaison, dans la grande couronne de la région parisienne, à la fin des années 1980 un tiers des logements HLM étaient occupés par une famille dont le chef de ménage était employé. Sur le plan ethnique, 80% des habitants de La Courneuve sont de nationalité française ; la cité des Minguettes à Lyon comprend 20% d’étrangers originaires du Maghreb. « Sur le plan éthnique les concentrations des grands ensembles des périphéries françaises sont encore plus bigarrées. Il est commun d’y recenser quinze à trente nationalités […]. Il n’existe nulle part sur le territoire français de zone occupée exclusivement par une communauté ethnique ou nationale étrangère ». Les raisons de la relative hétérogénéité des banlieues françaises sont à rattacher à l’histoire de l’urbanisation, des vagues de migrations et des politiques publiques dans les agglomérations françaises – politiques sur lesquelles nous reviendrons plus en détail dans le chapitre 5.

Mehdi ARRIGNON,  Sociologie urbaine, Bréal 2019, collection « Thèmes et débats, sociologie »


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